Le plus beau moment de notre campagne de Russie? Quand nous avons découvert à la mi-septembre depuis une hauteur la capitale de la Russie et ses mille clochers en or... Notre fierté nous fait tout oublier, les marches interminables, la faim, les morts…Toute ma vie je pourrai dire: moi Vandevoorde, natif de Lille, j’étais de l’armée qui a conquis Moscou.
Puis tout est allé de mal en pis. Non seulement les Russes ont quitté la ville sans se rendre - Napoléon a attendu en vain que des boyards lui en apportent les clés - mais ils y ont mis le feu. L’Empereur lui-même, le Kremlin cerné par un océan de flammes, a dû fuir à pied, dans une chaleur brûlante, en se protégeant le visage et les vêtements des flammèches. Il a tellement tardé à partir qu'il aurait pu y perdre la vie ont raconté ceux d’entre nous qui se sont précipités à son secours avec le maréchal Davout pourtant toujours blessé…
C’est une bien vilaine chose qu’une ville qui brûle. Et quand nous sommes entrés dans la capitale de la Russie, le 21, notre rêve était passé : façades des palais noircies, maisons brûlées qui fument encore, débris de toutes sortes, cadavres des incendiaires attaqués par des corbeaux, et tout cela puait horriblement.
Nous nous sommes installés dans le faubourg de Kalouga qui n’a pas brûlé et dans un tiers de la ville du coté de Kalouga et de Toula. Et nous y sommes toujours.
Seul le colonel François Parguez, l’aide de camp de Morant, a trouvé le moyen de nous faire rire. Il a raconté qu’il avait tenté de rassurer son épouse en lui écrivant ces quelques lignes : «La prise de Smolensk, la prise de Moscou et toutes les prises que j’ai faites ne doivent pas t’inquiéter plus que celles que je prendrais si j’avais du tabac dans ma tabatière...»
Davout, je vous l’ai déjà dit, a été blessé pendant la grande bataille où nous nous sommes chauffés avec les Russes sur la plaine de Borodino. Blessé où ça ? Au bas-ventre… Ce qui a fait sourire certains… même si nous sommes tous très attachés à notre Maréchal qui est tout de même resté avec nous ce 7 septembre 1812. Car comme il le dit souvent : «Un Maréchal ne doit quitter le champ de bataille et son commandement que lorsqu’il n’a plus de tête.»
Puis notre Grande Armée a commencé à se décomposer : beaucoup de nos soldats soûls comme des Suisses, ont abandonné leur uniforme et revêtu des fourrures, des habits chinois et turcs et autres tenues extravagantes… Puis nous sommes tous devenus de vulgaires pilleurs. Et moi aussi. Car comment résister à de telles tentations après de telles privations ? Si les maisons ont brûlé, comme les boutiques, leurs caves sont pleines de bouteilles de vin de bière de liqueur mais aussi de jambons de poissons de farine de fruits confits et nous voilà tous comme des enfants devant ces trésors…Jusqu’à pour certains à déterrer dans l’église du Kremlin les os des tsars à la recherche de trésors. Moi qui n’ai pas beaucoup de religion, ça comment dire, écœuré… Et Si je vous disais qu’au Kremlin, des fantassins ont dû payer 5 francs à des grenadiers et à des chasseurs à pied de la Garde pour pouvoir conserver les quelques subsistances qu’ils y avaient trouvées.
Ceux qui sont passés devant le Kremlin et ont repéré le bureau de l’Empereur assurent qu’il ne cesse de travailler pour nous. En témoignent les deux chandelles allumées jours et nuit à sa fenêtre… Mais selon un camarade qui sert au Kremlin et je ne sais pas s’il faut le croire, il ne sait plus trop quoi faire aujourd’hui. Il réuni ses maréchaux en ce début octobre puis les aurait congédiés, irrité qu’il était de leur rejet de son nouveau plan de conquête de Saint-Pétersbourg.
J’ai quand même fait des connaissances intéressantes. Celle d’un curieux garçon nommé Henri Beyle. Il n’a pas trente ans, il est à l’intendance, et il tient des propos cocasses. Il m’a affirmé que l’incendie de Moscou était le «plus bel incendie du monde» dont il aurait pu «jouir» s’il avait été «seul ou entouré de gens d’esprit…» Et d’un sergent Bourgogne de la Garde impériale qui, vous ne voudrez sans doute pas le croire, a organisé un soir un bal costumé. Imaginez ces grands gaillards de la Garde impériale dansant, en mesure, sur «On va leur percer le flanc», habillés en boyards russes et en marquis.
Enfin d’un compagnon qui a son frère dans la cavalerie : beaucoup de chevaux sont si affaiblis qu’on ne peut les lancer au galop. Eux aussi méritaient un peu de repos. Mais ils sont toujours à l’avant-garde avec Murat. Lequel a failli être fait prisonnier. Tombé dans une embuscade, il a dû se réfugier dans un carré d’infanterie. Nous, ça nous a bien fait rire. Lui qui s’était persuadé que les cosaques le voulaient comme chef ! Car pendant ce temps là, nos ennemis continuent à nous harceler…
Moi, François Louis Vandevoorde, fusilier au 21e régiment de ligne, je vais vous raconter ma Campagne de Russie. Conscrit de 1807, j'espérais retrouver les miens en ce début d'année 1812 après mes cinq années dans la Grande Armée. Mais je ne me fais plus d'illusions...
4.10.12
Le plus bel incendie du monde
13.9.12
La bataille de Borodino
Je ne sais pas quel bout commencer à vous raconter ces quinze derniers jours. Peut-être en vous précisant que nous marchons actuellement à quelques lieues de Moscou après une grande bataille où nous, comme nos ennemis, avons perdu beaucoup d’hommes.
Nous sommes arrivés dans la plaine de Borodino en suivant les pentes de la Moskova le 5 septembre. Le lendemain le portrait du roi de Rome a été exposé devant la tente de l’Empereur. Je me suis dit que s’il était plus vieux, il aurait été ici autrement qu’en peinture… Et la bataille a commencé à l’aube du 7 avec la canonnade. On ne nous avait pas distribué d’eau de vie. Nous nous sommes battus le ventre vide.
Le capitaine de notre compagnie nous a placés en demi-cercle avant de nous lire une proclamation de l’Empereur. Ce que j’en ai retenu ? Que cette bataille «tant désirée» dépendait de nous.
Qu’elle allait nous donner «l'abondance, de bons quartiers d'hiver et un prompt retour dans la patrie ». Et que nous pourrons dire : « Nous étions à cette grande bataille sous mes murs de Moscou. »
Nous nous sommes dirigés sous les tirs de mitrailles et de boulets vers un mamelon fortifié et armé de batteries, c’est la grande redoute.… Tout au long de la journée, nous allons prendre puis perdre et reprendre cette position. Comme la pente était raide, les boulets volets au-dessus de nos têtes.
Nous avons attaqué encore et encore, sacré nom de Dieu, en avant ! Un combat terrible, plusieurs fois pêle-mêle avec les Russes. Certains des nôtres chantaient la Marseillaise en chargeant à la baïonnette… J’ai essayé de secourir Vacherot tombé à mes cotés mais le coup était trop mortel… Puis nous avons combattu par-dessus les cadavres d’hommes et de chevaux, des cadavres d’hommes sous les cadavres de chevaux… dans le boucan des canonnades et les gémissements des mourants…
Mais les Russes refusaient obstinément de quitter le champ de bataille. Pour les y contraindre, tous nos canons vont vomir la mort.
Au réveil, sous une pluie froide, nous avons appris que pendant la nuit, l’ennemi avait fait retraite, sans rien laisser sur son chemin. Il n’y aura plus de combats aujourd’hui.
« Attention aux blessés ! » C’est en progressant à travers le champ de bataille que nous sommes repartis à la poursuite des Russes. L’ami Goguelat en a fait la meilleure description en parlant d’un « vrai champ de blé coupé : au lieu d’épis, mettez des hommes ». J’ai compté vingt Russes morts pour un Français. Partout des morts, des mourants, des blessés. Je ne vous décris pas les membres épars, têtes, bras, jambes…On m’a même parlé d’un de nos soldats amputé des deux jambes et d’un bras. Encore vivant, « plein d’espoir et même de gaieté».
Sur le champ de bataille de Borodino, nous avons pillé les cantines des Russes et pris le peu de farine et d’eau de vie qui leur restaient ? Nous avons aussi fait griller la viande des chevaux morts avec le bois des crosses des fusils…
En rejoignant le 1er Corps, nos camarades nous ont raconté que pendant la bataille, ils avaient cru Davout mort. Mais le mort c’était son cheval tué sous lui par un boulet – lui qui avait juste perdu connaissance un instant avant de reprendre son commandement… A pied.
Donc nous marchons maintenant vers Moscou et il y a un peu de rancœur dans les rangs où il se dit que pendant que nous cassions notre pipe sans sourciller dans la plaine de Borodino, Napoléon n’a pas fait donner sa chère Garde. Il aurait juste consenti à jeter dans la bataille quelques dizaines de ses pièces d'artillerie. Et voilà pourquoi les Grognards sont Immortels !
Enfin juste avant la bataille, l’une des pires qui aient jamais existé, l’un de ceux qui m’écoutaient lire à la veillée le Charles XII de Voltaire est passé me dire qu’un prisonnier russe avait répondu par un seul mot à une question sur ce que l’ennemi allait faire maintenant : «Poltava ».A vous aussi j’ai raconté en juillet ce que je savais de cette bataille de 1709 où les Russes ont rossé les Suédois… Ils voulaient faire de même avec nous. Ils ont échoué…
24.8.12
La mort de Gudin
J’ai beaucoup à vous raconter cette fois : deux batailles et un grand malheur.
Nous avons rejoint le 1er Corps de Davout le jour de la Saint-Napoléon juste après le passage du fleuve Borysthène ou Dniepr, c’est comme vous voulez, dans une presse horrible. Personne n’était là pour régler le passage…
La découverte le lendemain de la ville de Smolenks nous a impressionnés : elle est située sur une montagne, entourée d’une muraille haute de trente pieds, et protégée par des dizaines de tours. Il se dit que même les maisons sont crénelées…Cela n’augurait rien de bon…
En première ligne devant cette forteresse avec les 1ere et 2e divisions, nous avons reçu recevoir l'ordre de faire attaque en même temps… Il y a eu un feu d'artillerie puis sacré nom de Dieu, nous sommes partis en avant ! Nous avons chargé les Russes à la baïonnette... Nous les avons poursuivis jusque dans les fossés de la ville où nous les avons fusillés ensuite à bout portant...
Les faubourgs de Smolensk sont tombés vers 5h de l’après-midi le 17. Mais quand nous avons atteint les murs de la ville, nous n’avions rien pour les franchir… Juste se jucher sur les épaules des uns et des autres, sous le feu de l'artillerie russe...
Il a fallu attendre l’aube pour que des brèches s’ouvrent dans la muraille. Mais quand nous sommes entrés dans la ville à travers d’épaisses colonnes de fumée, elle brûlait. A cause des obus jetés çà et là par l’artillerie? Peut-être. Mais il se dit aussi que les Russes ont mis le feu avant de fuir pour nous priver de leurs réserves. Nous avons pris Smolensk pour rien…
Nous ne nous sommes pas attardés dans les ruines fumantes de Smolensk. Mais sur-le-champ sommes repartis à la poursuite des Russes…L’avantage c’est que nous évitons ainsi les corvées de ramassage des cadavres; des centaines de Français, des milliers de Russes... On parle de les brûler…
Nous de la division Gudin, nous nous sommes engagés sur la route de Moscou. Les Russes seraient sur les hauteurs d'un endroit nommé Valoutina.
Le 19 A deux kilomètres à l’est de Valoutina, les soldats de Ney étaient en difficulté face à des Russes repliés derrière un ruisseau fangeux. Un pont qu’ils avaient détruit a été rétabli juste avant notre arrivée. C’est alors que nous avons vu Gudin, notre général, se mettre hardiment à la tête de notre division…En colonnes d’attaque, nous avons défilé sur le pont au cri de Vive l’Empereur! sous le feu de l’artillerie et des tirailleurs…
Et nous avons gravi la côte, et nous nous sommes jetés sur des grenadiers qui nous attendaient à la pointe de leur baïonnette…les avons repoussés jusque sur le plateau mais voilà qu’ils attaquent de nouveau…nous reculons…
Gudin s’est porté porte en avant…la mêlée est terrible… un corps à corps à l’arme blanche… Il a mis pied à terre, l’épée à la main… Et soudain cette terrible nouvelle qui s’est répandue dans nos lignes : un boulet a fracassé les deux jambes de notre général !
Gudin blessé, le général Gérard a pris le commandement. Et nous sommes repartis à l’attaque contre l’infanterie russe avec furie. Nous avons bien vengé notre général. Nous avons fait un carnage affreux…
Nous avons ramené le général Charles Étienne Gudin à Smolensk avec peu d’espoir que les chirurgiens puissent le sauver. Et là, beaucoup ont vu et raconté une scène difficile à croire : le maréchal Davout en larmes à son chevet…
Gudin est mort le 22. Toute l’armée le pleure. Il se murmure que juste avant, il a dit: «Ils m'ont sacrifié...Je n'accuse personne, mais Dieu nous jugera.» A la veillée, on charge Ney qui n’a pas attendu les renforts... Et aussi Murat et même Junot je ne sais trop pourquoi…
Si vous passez par Lille, merci de répéter à mon père ce que dit le 14e Bulletin de la Grande Armée : A Valoutina, «la division Gudin attaqua avec une telle intrépidité que l'ennemi s'était persuadé que c'était la Garde». Vous le trouverez rue Lepelletier, près du marché aux fromages. Mais ce n’est pas la peine de lui dire qu’il a failli me perdre. A Valoutina, j’ai failli moi-même avoir les deux jambes coupées par un boulet. Il m’a renversé mais j’en ai été quitte pour me ramasser…
Nous avons rejoint le 1er Corps de Davout le jour de la Saint-Napoléon juste après le passage du fleuve Borysthène ou Dniepr, c’est comme vous voulez, dans une presse horrible. Personne n’était là pour régler le passage…
La découverte le lendemain de la ville de Smolenks nous a impressionnés : elle est située sur une montagne, entourée d’une muraille haute de trente pieds, et protégée par des dizaines de tours. Il se dit que même les maisons sont crénelées…Cela n’augurait rien de bon…
En première ligne devant cette forteresse avec les 1ere et 2e divisions, nous avons reçu recevoir l'ordre de faire attaque en même temps… Il y a eu un feu d'artillerie puis sacré nom de Dieu, nous sommes partis en avant ! Nous avons chargé les Russes à la baïonnette... Nous les avons poursuivis jusque dans les fossés de la ville où nous les avons fusillés ensuite à bout portant...
Les faubourgs de Smolensk sont tombés vers 5h de l’après-midi le 17. Mais quand nous avons atteint les murs de la ville, nous n’avions rien pour les franchir… Juste se jucher sur les épaules des uns et des autres, sous le feu de l'artillerie russe...
Il a fallu attendre l’aube pour que des brèches s’ouvrent dans la muraille. Mais quand nous sommes entrés dans la ville à travers d’épaisses colonnes de fumée, elle brûlait. A cause des obus jetés çà et là par l’artillerie? Peut-être. Mais il se dit aussi que les Russes ont mis le feu avant de fuir pour nous priver de leurs réserves. Nous avons pris Smolensk pour rien…
Nous ne nous sommes pas attardés dans les ruines fumantes de Smolensk. Mais sur-le-champ sommes repartis à la poursuite des Russes…L’avantage c’est que nous évitons ainsi les corvées de ramassage des cadavres; des centaines de Français, des milliers de Russes... On parle de les brûler…
Nous de la division Gudin, nous nous sommes engagés sur la route de Moscou. Les Russes seraient sur les hauteurs d'un endroit nommé Valoutina.
Le 19 A deux kilomètres à l’est de Valoutina, les soldats de Ney étaient en difficulté face à des Russes repliés derrière un ruisseau fangeux. Un pont qu’ils avaient détruit a été rétabli juste avant notre arrivée. C’est alors que nous avons vu Gudin, notre général, se mettre hardiment à la tête de notre division…En colonnes d’attaque, nous avons défilé sur le pont au cri de Vive l’Empereur! sous le feu de l’artillerie et des tirailleurs…
Et nous avons gravi la côte, et nous nous sommes jetés sur des grenadiers qui nous attendaient à la pointe de leur baïonnette…les avons repoussés jusque sur le plateau mais voilà qu’ils attaquent de nouveau…nous reculons…
Gudin s’est porté porte en avant…la mêlée est terrible… un corps à corps à l’arme blanche… Il a mis pied à terre, l’épée à la main… Et soudain cette terrible nouvelle qui s’est répandue dans nos lignes : un boulet a fracassé les deux jambes de notre général !
Gudin blessé, le général Gérard a pris le commandement. Et nous sommes repartis à l’attaque contre l’infanterie russe avec furie. Nous avons bien vengé notre général. Nous avons fait un carnage affreux…
Nous avons ramené le général Charles Étienne Gudin à Smolensk avec peu d’espoir que les chirurgiens puissent le sauver. Et là, beaucoup ont vu et raconté une scène difficile à croire : le maréchal Davout en larmes à son chevet…
Gudin est mort le 22. Toute l’armée le pleure. Il se murmure que juste avant, il a dit: «Ils m'ont sacrifié...Je n'accuse personne, mais Dieu nous jugera.» A la veillée, on charge Ney qui n’a pas attendu les renforts... Et aussi Murat et même Junot je ne sais trop pourquoi…
Si vous passez par Lille, merci de répéter à mon père ce que dit le 14e Bulletin de la Grande Armée : A Valoutina, «la division Gudin attaqua avec une telle intrépidité que l'ennemi s'était persuadé que c'était la Garde». Vous le trouverez rue Lepelletier, près du marché aux fromages. Mais ce n’est pas la peine de lui dire qu’il a failli me perdre. A Valoutina, j’ai failli moi-même avoir les deux jambes coupées par un boulet. Il m’a renversé mais j’en ai été quitte pour me ramasser…
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